Histoire de la phytothérapie en France, des simples à l’EMA
Par Malo Levy · · 7 min de lecture

L’histoire de la phytothérapie en France est celle d’un savoir qui est passé des monastères aux officines, puis aux familles, avant d’être encadré par la loi. Le mot lui-même est récent : on doit « phytothérapie » au médecin Henri Leclerc, en 1913, un an après la parution de la 39ᵉ édition du Médecin des Pauvres. Mais l’usage des plantes pour se soigner est aussi ancien que la médecine. Voici les grandes étapes, et ce qu’elles expliquent de la situation actuelle.
Contenu historique et documentaire. Cet article retrace une histoire. Il ne constitue pas un conseil médical : demandez l’avis d’un médecin ou d’un pharmacien avant tout usage de plantes médicinales.
L’Antiquité : Dioscoride, le manuel de quinze siècles
Le premier traité complet des plantes médicinales est le De materia medica du médecin grec Dioscoride, rédigé au Iᵉʳ siècle. Il décrit plusieurs centaines de plantes, leur aspect, leur préparation et leurs usages. Copié, traduit en arabe puis en latin, commenté, il reste le manuel de référence en Europe et dans le monde musulman jusqu’à la Renaissance.
Beaucoup de plantes du Médecin des Pauvres y figurent déjà, comme la menthe, le fenouil ou l’absinthe. Seize siècles séparent les deux livres, et les indications ont parfois très peu changé.
Le Moyen Âge : les simples et les monastères
Vers l’an 800, le capitulaire De Villis de Charlemagne énumère 94 plantes que les domaines royaux doivent cultiver : herbes potagères, aromatiques et médicinales, sans vraie frontière entre elles. La sauge, la menthe, le fenouil, la rue ou le romarin y figurent.
Les monastères conservent et copient les textes anciens. Chacun a son jardin des simples, du latin medicamentum simplex, le remède fait d’une seule plante, par opposition aux « composés » des apothicaires. Au XIIᵉ siècle, l’abbesse Hildegarde de Bingen décrit les vertus de plusieurs centaines de plantes. L’école de Salerne, en Italie, diffuse dans toute l’Europe des préceptes d’hygiène et de soins par les plantes.
XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles : les jardins royaux et les apothicaires
En 1635, Louis XIII fonde à Paris le Jardin royal des plantes médicinales, l’actuel Jardin des Plantes. On y enseigne la botanique, la chimie et la pharmacie. En Angleterre, Nicholas Culpeper publie en 1652 un herbier en langue courante, pour que chacun puisse se soigner sans payer de médecin : c’est l’ancêtre direct des manuels populaires.
En France, les apothicaires préparent les remèdes, et les ouvrages en français se multiplient, comme l’Abrégé de l’histoire des plantes usuelles de Chomel (1712), plusieurs fois réédité.
Le XIXᵉ siècle : l’âge d’or des herboristes et des manuels populaires
Le diplôme d’herboriste
Sous le Consulat, la loi de germinal an XI (1803), qui organise la pharmacie, crée aussi un certificat d’herboriste. Les herboristes diplômés ont le droit de vendre les plantes médicinales indigènes. Les herboristeries se multiplient dans les villes : on y achète tilleul, camomille, bourrache ou chiendent au poids.
Les grands traités
Le siècle voit paraître les ouvrages que nos fiches citent encore comme sources : la Flore médicale de Chaumeton (1814-1820), le Traité des plantes médicinales indigènes de Cazin (1850), le Manuel annuaire de la santé de Raspail, immense succès populaire, et, en Allemagne, Ma cure d’eau de l’abbé Kneipp (1886), qui associe hydrothérapie et tisanes.
La médecine des familles
Loin des villes, la plupart des Français n’ont pas de médecin à proximité, ou pas les moyens d’en payer un. C’est pour eux qu’on publie des manuels de médecine familiale, vendus par correspondance, par colporteurs ou en librairie. Le Médecin des Pauvres du Dr Beauvillard en est l’un des plus diffusés : sa 39ᵉ édition, en 1912, dit assez son succès. Notre article sur le Dr Beauvillard raconte son histoire.
Ces livres mêlent savoirs savants, recettes de terroir et réclames pour des spécialités, comme on le voit dans les remèdes du livre. Ils sont un témoignage irremplaçable sur la santé quotidienne d’avant la Sécurité sociale.
1913 : le mot « phytothérapie »
Le médecin parisien Henri Leclerc (1870-1955) invente le mot phytothérapie en 1913, du grec phyton, la plante, et therapeia, le soin. Il publie en 1922 un Précis de phytothérapie et fonde en 1937 la Revue de phytothérapie. Son projet : étudier les plantes avec les méthodes de la médecine moderne, en distinguant ce qui relève de l’observation sérieuse de ce qui relève de la croyance. C’est exactement la démarche que nous suivons sur ce site : chaque fiche confronte le texte de 1912 aux connaissances actuelles.
1941 : la fin des herboristes diplômés
La loi du 11 septembre 1941, adoptée sous le régime de Vichy, supprime le certificat d’herboriste. Les herboristes en exercice peuvent continuer jusqu’à leur retraite, mais plus aucun diplôme n’est délivré. La vente des plantes médicinales devient le monopole des pharmaciens. Les derniers herboristes diplômés ont cessé leur activité au fil des décennies suivantes, et le diplôme n’a jamais été rétabli.
Au même moment, l’essor des médicaments de synthèse (sulfamides, puis antibiotiques après la guerre) fait reculer l’usage des plantes. Les manuels comme Le Médecin des Pauvres disparaissent des foyers.
Depuis les années 1970 : le retour, puis l’encadrement
Le goût pour les plantes revient dans les années 1970. La loi suit lentement :
- un décret de 1979 autorise la vente hors pharmacie d’une trentaine de plantes ;
- un décret de 2008 porte cette liste à 148 plantes dites « libérées », comme le tilleul, la verveine odorante, la camomille ou la menthe, vendues librement en tisane ;
- la Pharmacopée française tient une liste des plantes médicinales traditionnelles, dont la vente reste réservée aux pharmaciens pour la plupart ;
- la directive européenne 2004/24/CE crée un statut de « médicament traditionnel à base de plantes » et confie au comité HMPC de l’Agence européenne des médicaments la rédaction de monographies, plante par plante.
Ces monographies sont aujourd’hui la référence la plus solide sur les plantes de nos grands-mères. Elles distinguent l’usage bien établi (efficacité démontrée par des études) de l’usage traditionnel (au moins trente ans d’usage, dont quinze en Europe, sans preuve formelle d’efficacité mais avec une sécurité jugée acceptable). Nous les citons sur chaque fiche, par exemple pour le thym ou le tilleul.
Le débat actuel sur l’herboristerie
En 2018, une mission d’information du Sénat s’est penchée sur l’herboristerie et les plantes médicinales. Son rapport recommande de mieux former les vendeurs de plantes, de reconnaître les savoirs des producteurs et de clarifier la frontière entre complément alimentaire et médicament. Plusieurs propositions de loi visant à recréer un diplôme d’herboriste ont été déposées depuis 2011, sans aboutir à ce jour.
Ce que cette histoire nous apprend
Trois leçons ressortent de ces deux mille ans :
- La continuité est réelle. Les plantes de Dioscoride, de Charlemagne et du Dr Beauvillard sont souvent les mêmes, et une partie de leurs usages a été confirmée.
- Le tri est indispensable. Les mêmes livres recommandaient des plantes toxiques, comme on le voit dans notre article sur les plantes toxiques de la médecine ancienne.
- Le cadre protège. Le monopole pharmaceutique, les listes officielles et les monographies européennes ont été créés pour éviter les accidents. Ils expliquent pourquoi certaines plantes du livre ne se trouvent plus en vente libre.
Questions fréquentes
Qui a inventé le mot phytothérapie ?
Le médecin français Henri Leclerc, en 1913. Il a ensuite publié un Précis de phytothérapie (1922) et fondé la Revue de phytothérapie (1937).
Pourquoi n’y a-t-il plus d’herboristes diplômés en France ?
Le certificat d’herboriste, créé en 1803, a été supprimé par la loi du 11 septembre 1941. Il n’a jamais été rétabli. La vente des plantes médicinales est réservée aux pharmaciens, sauf pour une liste de 148 plantes libérées depuis 2008.
Quelle différence entre herboristerie et phytothérapie ?
L’herboristerie désigne le savoir et le commerce des plantes médicinales. La phytothérapie désigne l’usage des plantes pour soigner, dans une démarche médicale. Les deux mots se recouvrent largement dans l’usage courant.
Pour aller plus loin
La page phytothérapie présente la démarche et les plantes du livre, la page sources détaille les ouvrages anciens et modernes sur lesquels reposent nos fiches, et la page la santé par les plantes en offre une introduction accessible.
Sources
- Phytothérapie — Wikipédia
- Herboristerie — Wikipédia
- Henri Leclerc (médecin) — Wikipédia
- Capitulaire De Villis — Wikipédia
- Les plantes médicinales et l’herboristerie : à la croisée de savoirs ancestraux et d’enjeux d’avenir (rapport d’information, 2018) — Sénat
- Liste des monographies européennes de plantes médicinales — EMA / HMPC
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