Le Médecin des Pauvres

La médecine populaire en France

Remèdes de plantes, guérisseurs, saints et manuels de famille : comment les Français se soignaient loin des médecins, du XVIIᵉ siècle à l’entre-deux-guerres.

Par · Mis à jour le · Méthode éditoriale

La médecine populaire désigne l’ensemble des savoirs et des gestes de soin transmis dans les familles et les villages, en dehors de la médecine enseignée à l’université. Pendant des siècles, elle a été la seule médecine accessible à la plupart des Français : on y trouvait les tisanes de grand-mère, les cataplasmes, le rebouteux qui remettait les entorses, la fontaine où l’on allait prier pour un enfant malade et, à partir du XVIIᵉ siècle, des livres écrits exprès pour soigner sans médecin. Le Médecin des Pauvres du Dr Beauvillard, dont ce site publie le texte intégral corrigé, en est l’un des derniers et des plus diffusés.

Contenu historique et documentaire. Cette page décrit des pratiques anciennes. Elle ne constitue pas un conseil médical. Plusieurs remèdes populaires étaient inefficaces ou dangereux : demandez l’avis d’un médecin ou d’un pharmacien avant tout usage.

Qu’est-ce que la médecine populaire ?

Les historiens et les ethnologues parlent de médecine populaire pour décrire une médecine pratiquée par des non-médecins, fondée sur l’expérience, la tradition orale et les croyances, plutôt que sur un enseignement savant. Elle ne s’oppose pas en bloc à la médecine officielle : elle lui a souvent emprunté des remèdes, et la médecine savante a puisé à son tour dans les plantes du terroir.

On peut y distinguer trois grandes familles de soins :

  • les remèdes matériels : plantes, aliments, graisses, argile, eau, chaleur ;
  • les gestes techniques : remettre un membre déboîté, soigner une brûlure, accoucher ;
  • les soins religieux ou magiques : prières, « secrets », saints guérisseurs, pèlerinages, amulettes.

Dans la réalité, ces trois registres se mêlaient. Une même personne pouvait boire une tisane de sureau, porter un sachet béni et faire dire une neuvaine pour la même fièvre.

Pourquoi une médecine « des pauvres » ?

Jusqu’au début du XXᵉ siècle, le médecin diplômé est rare dans les campagnes, et ses visites coûtent cher. Le pharmacien se trouve en ville. Pour la grande majorité des familles rurales, faire venir le médecin est une décision lourde, prise quand tout le reste a échoué.

D’où un recours d’abord à soi-même et à son entourage : la mère ou la grand-mère qui connaît les plantes, la voisine qui « sait » soigner les brûlures, le curé qui a quelques notions de médecine, la sage-femme du village. C’est pour ces familles qu’apparaissent, dès le XVIIᵉ siècle, des livres au titre explicite.

Les livres de médecine populaire, du XVIIᵉ siècle à 1912

Paul Dubé, le premier « Médecin des pauvres » (1669)

En 1669, Paul Dubé, médecin à Montargis, publie à Paris Le Médecin des pauvres, qui enseigne le moyen de guérir les maladies par des remèdes faciles à trouver dans le pays. Le titre dit tout le programme : soigner avec ce que l’on a sous la main, à peu de frais. L’ouvrage, réédité à de nombreuses reprises, est complété par un Chirurgien des pauvres. Il fixe un genre qui traversera trois siècles.

Almanachs, colportage et « Bibliothèque bleue »

Aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, les recettes de santé circulent dans les almanachs et les petits livres bon marché vendus par les colporteurs, comme ceux de la Bibliothèque bleue de Troyes. On y trouve, à côté des prévisions du temps et des conseils agricoles, des remèdes pour les fièvres, les vers des enfants ou les maux de dents.

Raspail et la médecine pour tous

Au XIXᵉ siècle, le chimiste et homme politique François-Vincent Raspail publie un Manuel annuaire de la santé qui connaît un immense succès populaire. Il promet à chacun de pouvoir se soigner lui-même, avec quelques produits simples, et fait figure de héros dans les milieux modestes. Ses préparations, comme l’eau sédative, restent longtemps dans les armoires à pharmacie.

Le Médecin des Pauvres du Dr Beauvillard (1912)

Au tournant du XXᵉ siècle, Le Médecin des Pauvres du Dr Beauvillard, publié chez Peyronnet, reprend le titre de Dubé et le genre tout entier. Sa 39ᵉ édition, en 1912, réunit :

  • 93 plantes médicinales, avec leurs propriétés et leurs doses (voir la liste) ;
  • 39 maladies courantes et leurs traitements (voir les maladies) ;
  • des remèdes composés, des conseils d’hygiène, d’alimentation et d’économie domestique ;
  • un glossaire des termes de pharmacie familiale (cataplasme, décoction, fumigation…).

Il témoigne d’une médecine populaire déjà mêlée de science : l’auteur critique les « drogues » irritantes, insiste sur l’hygiène et la sobriété, mais conserve des recettes de terroir et glisse des réclames pour des spécialités. Notre article sur le Dr Beauvillard retrace son histoire.

Les acteurs de la médecine populaire

Les mères et les grands-mères

Le premier soignant était la femme de la maison. Elle cultivait les plantes du jardin (sauge, thym, camomille, mélisse), faisait sécher le tilleul et les fleurs de sureau, préparait les tisanes, les cataplasmes de farine de lin et les sirops. C’est l’origine des remèdes de grand-mère, que nous présentons sur la page remèdes naturels.

Le rebouteux

Le rebouteux (ou rhabilleur, renoueur) remettait en place les membres luxés, soignait les entorses et les « nerfs froissés » par des manipulations. Souvent agriculteur ou artisan, il tenait son savoir d’un parent. Les rebouteux ont longtemps été poursuivis pour exercice illégal de la médecine, tout en restant très consultés, en particulier pour les accidents du travail aux champs.

Les « panseurs de secret » et les toucheurs

Dans de nombreuses régions, des personnes passaient pour détenir un « secret », une prière transmise discrètement, capable d’arrêter le sang, d’« enlever le feu » d’une brûlure ou de guérir le zona. Cette pratique, qui associe parole et geste, existe encore aujourd’hui : des services d’urgence ou de radiothérapie tiennent parfois des listes de coupeurs de feu à la demande des patients.

Le pouvoir de guérir par le toucher avait son modèle le plus prestigieux : les rois de France, réputés guérir les écrouelles (une forme de tuberculose des ganglions) en touchant les malades. L’historien Marc Bloch en a fait l’étude dans Les Rois thaumaturges (1924).

Les saints guérisseurs et les fontaines

Chaque mal avait son saint. On invoquait saint Roch contre la peste, sainte Apolline contre le mal de dents, saint Blaise contre les maux de gorge, et d’innombrables saints locaux pour les fièvres, les yeux ou les enfants chétifs. Les pèlerinages aux fontaines guérisseuses, où l’on buvait l’eau, trempait un linge ou laissait une offrande, ont été pratiqués dans toute la France jusqu’au XXᵉ siècle.

Les remèdes : ce que contenait la pharmacie populaire

Les plantes, cœur du système

Les plantes formaient l’essentiel de la pharmacie familiale. Le livre de 1912 en décrit les usages principaux :

Besoin Plantes du livre Préparation habituelle
Rhume, refroidissement Sureau, tilleul, bourrache Tisane chaude pour faire suer
Toux, bronches Thym, marrube, bouillon-blanc Tisane miellée, sirop
Digestion Menthe, camomille, fenouil Infusion après le repas
Douleurs, rhumatismes Reine-des-prés, frêne, cassis Tisane de feuilles en cure
Sommeil, nerfs Tilleul, valériane, houblon Infusion du soir
Plaies, peau Plantain, mille-feuille, bardane Feuilles fraîches, cataplasme, lavage

Les dossiers thématiques de la bibliothèque regroupent toutes ces plantes par besoin : toux et voies respiratoires, digestion et estomac, douleurs et articulations, sommeil et système nerveux.

Les autres remèdes

À côté des plantes, la médecine populaire utilisait :

  • l’eau et la chaleur : bains de pieds, fumigations, compresses, et l’hydrothérapie popularisée par l’abbé Kneipp ;
  • les aliments : bouillons, vin chaud, miel, oignon, ail ;
  • les corps gras : graisse de marmotte ou de blaireau en friction contre les douleurs, comme le recommande encore le livre pour les rhumatismes ;
  • des remèdes plus surprenants, comme le jus de citron reniflé contre le rhume de cerveau.

Les poisons du jardin

La médecine populaire employait aussi des plantes très toxiques, à des doses mal maîtrisées : belladone, aconit, digitale, pavot. Les accidents étaient fréquents. Notre page sur les substances dangereuses et l’article sur les plantes toxiques de la médecine ancienne en dressent la liste.

Ce que la médecine populaire est devenue

À partir de l’entre-deux-guerres, plusieurs évolutions la font reculer : la multiplication des médecins et des pharmacies, l’arrivée des sulfamides puis des antibiotiques, l’assurance maladie à partir de 1945, et la suppression du diplôme d’herboriste en 1941. Les manuels de famille disparaissent des foyers. Notre article sur l’histoire de la phytothérapie en France détaille ces étapes.

Une partie de ce savoir a pourtant survécu, et une autre a été validée :

  • certaines plantes populaires font aujourd’hui l’objet d’une monographie de l’Agence européenne des médicaments, qui reconnaît leur usage traditionnel : thym contre la toux, tilleul et sureau dans le rhume, menthe et camomille pour la digestion, reine-des-prés pour les douleurs articulaires légères ;
  • la phytothérapie moderne étudie ces plantes avec les méthodes de la médecine actuelle ;
  • les « secrets » et les rebouteux continuent d’être consultés, aux côtés de la médecine officielle.

Sur les 93 plantes du livre, 32 font l’objet d’une monographie européenne et 23 sont signalées comme toxiques. Ces chiffres sont issus de notre jeu de données ouvert, publié sur data.gouv.fr.

Comment ce site traite la médecine populaire

Chaque fiche de la bibliothèque présente le texte de 1912 corrigé, puis le confronte aux connaissances actuelles : ce qu’en disent les autorités de santé, les précautions et la toxicité. L’objectif est de conserver un patrimoine sans le présenter comme un mode d’emploi. La démarche est décrite dans notre méthode éditoriale et nos sources.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre médecine populaire et médecine traditionnelle ?

Les deux expressions se recouvrent. On parle plutôt de médecine traditionnelle pour des systèmes structurés et codifiés, comme la médecine chinoise ou ayurvédique, et de médecine populaire pour les savoirs de soin transmis dans les familles et les villages d’Europe, sans doctrine écrite unique.

Qui était le premier « Médecin des pauvres » ?

Le premier livre de ce titre est celui de Paul Dubé, médecin à Montargis, publié à Paris en 1669. Le titre a été repris au tournant du XXᵉ siècle par le Dr Beauvillard, dont la 39ᵉ édition paraît en 1912.

Les remèdes de la médecine populaire étaient-ils efficaces ?

Certains, oui : une partie des plantes employées a un usage traditionnel reconnu aujourd’hui par l’Agence européenne des médicaments. D’autres étaient inefficaces, et plusieurs dangereux, en particulier les plantes toxiques employées à fortes doses. Chaque fiche du site indique ce que l’on en sait aujourd’hui.

Qu’est-ce qu’un rebouteux ?

Un rebouteux est un guérisseur non médecin qui remet en place les articulations déboîtées et soigne entorses et douleurs par des manipulations. Son savoir se transmettait le plus souvent dans la famille.

Où lire Le Médecin des Pauvres aujourd’hui ?

Le texte intégral du Médecin des Pauvres de 1912, corrigé et classé par plante et par maladie, est consultable gratuitement sur ce site. Voir aussi la page Le Médecin des Pauvres en PDF.

Sources

Le livre complet et le guide pratique

Emportez le livre avec vous

L'Essentiel du Médecin des Pauvres : 40 plantes en PDF illustré, avec leur planche botanique, leurs préparations et les connaissances actuelles. Un livre complet et un guide pratique à imprimer.

Offre de lancement : -20 % jusqu'au 30 novembre.

⚠ Avertissement. Site purement documentaire et historique qui ne donne aucun conseil médical. Plusieurs plantes mentionnées (aconit, belladone, digitale, pavot, jusquiame, bryone…) sont des poisons violents. Toujours faire ses propres recherches et ne jamais s’auto-médiquer : consultez un médecin ou un pharmacien.